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PROCÈS PUYAU : LE CYNISME INDUSTRIEL DE FERTILADOUR À LA BARRE

Written By: Ramuntxo Yallah - jan• 29•14

Aux côtés de leur avocat, les deux responsables désignés par le groupe Timac/Roullier pour se défendre de l’indéfendable, une constante dans l’histoire de l’usine Fertiladour du Boucau (zone industrielle du Port de Bayonne), prirent place sur le premier banc du Tribunal correctionnel de bayonne, afin de répondre à l’accusation d’homicide et blessures involontaires, comme a été requalifié “l’accident du travail” qui frappa mortellement Gérard Puyau, et brisa les projets de son collègue intérimaire, Fabrice Troupel, désormais handicapé à vie.

Les faits sont connus, mais avaient été recouverts d’une notion d’accident du travail qui n’avait plus lieu d’être ce mardi 28 janvier 2014.

Plus de 7 ans auparavant, le 9 octobre 2006, Gérard Puyau quittait son domicile pour aller faire une intervention de réparation mécanique à l’usine nommée Interfertil, à l’époque. A 58 ans, et à quelques mois d’une retraite attendue et méritée, il le savait, il avait une nouvelle fois rendez-vous avec cette “ascension pour le malheur”, comme l’a exprimé avec émotion l’avocat de la famille Puyau, présente au Tribunal correctionnel de Bayonne. Sur ces passerelles pourries de 6 mètres de hauteur sur lesquelles ils devaient intervenir en tant que sous-traitants, les deux hommes en étaient parfaitement conscients, et l’avaient confié : aucun des salariés de l’usine boucalaise ne négociait une prime même astronomique contre le risque de s’y aventurer. Et de perdre leurs vies à essayer de la gagner.

La justice a pris son temps, mais a finalement répondu à sa raison d’être : déterminer en toute impartialité si, ce jour-là, Gérard et Fabrice avaient rendez-vous avec la malchance. Ou si les représentants du groupe Agriva/Roullier auraient l’obligation de répondre de leurs responsabilités. Et d’assumer leurs culpabilités.

Le 4 mars prochain, le Tribunal correctionnel donnera son verdict vis à vis de la demande du Ministère Public : un an de prison avec sursis pour le Directeur Général de l’époque, Hubert de Villèle, et 100.000 euros pour le groupe désormais nommé Timac Agro.

Retour sur une audience dont les mots n’avaient pas le pouvoir de réparer le cauchemar de ce 9 octobre 2006, mais pour laquelle l’attitude des industriels présents a confirmé (une fois de plus) que la perte humaine d’ouvriers est une simple donnée comptable, et la marque de fabrique du cynisme maison de cette multinationale.

Les bons. La brute. Et les truands.

Ce 28 janvier 2014, Fabrice Troupel, la fille et le fils de Gérard Puyau, ainsi que sa veuve, ont pris place avec dignité dans les rangs du tribunal, avec, une boule dans le ventre, et ce prime désir enfin satisfait : une confrontation avec la justice, à même de rappeler ce que la définition d’un “responsable” d’entreprise doit emprunter à son devoir de mise en sécurité du site dont il a la charge.

Sans le courage de répondre face à la justice à ses responsabilités, d’abord établies dans une première instruction puis couvertes par le groupe, le directeur de l’usine Henri Capdepuy aura assisté du fond de la salle d’audience au procès auquel il a échappé. En l’espèce, une sorte de “prime-parachute” offerte par son employeur direct à celui qui a assis son postérieur sur le dossier de la contamination radioactive du site quelques années auparavant. Et monté la garde des années durant, les crocs en avant contre ses salariés, les lanceurs d’alertes du CADE ou les journalistes trop pressants.

Les deux représentants de la multinationale prirent place face au président de l’audience Laurent Tignol, pour exprimer sans un mot plus haut qu’un autre la défense envisagée : Pierre Le Coz, l’actuel dirigeant du groupe Timac Agro (toute nouvelle dénomination d’un groupe industriel désireux de brouiller son passé par des sigles incessants), et, dans le rôle du falot de service, Hubert de Villèle, surnommé “Le Père Hub” dans son groupe, à même d’avoir monnayé pour 8.000 euros mensuels l’acceptation de porter la stratégie d’un industriel “responsable mais pas coupable”.

“Il faut que la justice se fasse”

“La faute à pas de chance ?”, martela l’avocat des parties civiles, Jean Baptiste Etcheverry, “c’était donc leurs destins de tomber ?”, avant de poursuivre : “Personne n’ignorait l’état déplorable de ces passerelles et de ces caillebotis, et vous qui demandez votre relaxe, vous devez accepter la responsabilité de ces fautes et défaillances !”.

“Tout aurait dû être anticipé,  comme indiqué dans des rapports préalables sur la vétusté de cette partie de l’usine, avant d’envoyer des personnes dans des missions aussi périlleuses”, défendit-il, avant de marteler que “les manquements délibérés à la sécurité sont largement fondés, la responsabilité morale est engagée, il est encore temps de reconnaitre que ces entrepôts inspiraient la peur des intervenants”.

Reprenant la même incrédulité offensive, la procureure Anne Delhaie partagea cette consternation devant “les contrôles effectués au seul visu de la corrosion”, ou “les vérifications faites en tapant du pied sur les structures” : “dans cette usine, on attendait l’accident pour fixer l’urgence des réparations à effectuer”, “il n’est pas concevable que la sécurité soit un simple concept, quand on sait que M. De Villèle a déjà dans son casier judiciaire deux condamnations pénales pour blessures et homicides involontaires” (pour des faits en 1999 à Nantes et en 2000 à Poitiers, dans deux autres sites du groupe), “Est-ce que cela change quelque chose pour lui ? Quelle est la leçon ?”.

Et elle choisit de réserver son offensive à cette donnée essentielle du procès : son sentiment que les hommes qui travaillaient là n’avaient pas la même valeur que les machines de production.

Dans cette usine, comme dans les autres unités du groupe, le matériel essentiel au chiffre d’affaires de Timac Agro (400 millions d’euros en 2012) est révisé périodiquement, développa-t-elle, à la différence de la sécurité des ouvriers qui s’y emploient. Ce qui prime, c’est la sortie du produit fini, et sa vente internationale.

Le Père Hub se défendit avec sa mollesse stratégique sur le fait que les passerelles d’accès, non remplacées depuis des années, n’avaient pas lieu d’être traitées différemment du matériel, ce que contredit ce document interne du groupe, établi pour leur assureur : dans une telle usine où la corrosion est l’ennemi numéro 1, il est hors de question qu’une machine tombe en panne, et la périodicité de vérification, voire de remplacement des machines, ne doit rien au hasard.

Ceux qui tombent et ne se relèvent pas n’ont jamais fait partie des mêmes valeurs comptables, ni des mêmes préoccupations.

Le cynisme industriel à la barre

A toutes les accusations de manquements à leurs responsabilités, les deux dirigeants présents usèrent de dénis et de langues de bois sur lesquels la maison-mère Roullier, leader européen des engrais phosphatés, a toujours pu compter.

Face à la barre, l’important n’était pas de convaincre (une mission impossible), mais de ne pas être fondamentalement mis face aux preuves de leurs attitudes irresponsables, pourtant mises à mal dans deux rapports antérieurs de l’Inspection du Travail signalant l’extrême vétusté de l’usine.

Leur défense tint en deux points : “Si on avait connu ces risques, nous aurions agi, conformément à notre charte de qualité” et “Au sein du groupe, tout est fait dans les règles de l’art”.

Des affirmations que conteste le rapport de police sur ce drame, quand son rédacteur décrivit son effarement devant la structure totalement délabrée des passerelles incriminées.

Pourtant, des documents internes au groupe attestent (ou auraient pu le faire) que la falsification des registres de sécurité et le refus d’investir dans la sécurité des ouvriers (en particulier pour les affections de silicose, qui ont frappé de très nombreux salariés aujourd’hui malades, ou décédés) pourraient parfaitement illustrer la devise du groupe.

Cela n’empêcha pas les deux dirigeants de répéter, chacun à leur tour, que “d’une façon générale, on applique la politique globale de sécurité du groupe”.

Puis, de conclure par une avant-dernière énormité : “quand nous avons entrepris de détruire les bâtiments, lors de l’été 2013, l’ensemble semblait tenir encore”.

Avant-dernière, faut-il lire ici, car ils devaient réserver une ultime manque de respect aux parties civiles : à l’annonce du verdict, attendu le 4 mars prochain, Pierre le Coz se tourna grand sourire vers le Père Hub, un “c’est bon” dans les yeux.

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5 Comments

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