“MOI, PHILIPPE H, MERCENAIRE DU GAL, VIVANT A BIARRITZ”

Bon, je te dis pas que, quand je passe devant le Monbar, je fais pas un peu plus attention qu’ailleurs, et je baisse la tête, généralement“.

Ce soir de décembre 2011 dans un troquet de Bayonne avait emprunté à l’improbable et à une certaine improvisation nourrie par la nuit, par une dose d’alcool suffisante et par un réflexe de tromper l’ennui par des jeux parfois dangereux.

J’avais abordé ce gars aux yeux affaiblis par l’alcool, mais que la soixantaine marquée n’avait pas dissuadé de se séparer de la définition possible de “mec pas clair” et de “mine patibulaire“.

Une bouteille à la main et mon “je bosse avec Thierry à la PJ, tu vois qui c’est Thierry ?” avaient suffi à définir un semblant de confiance, une zone de connivence qu’il estimait acceptable, “ben oui, je sais qui c’est, Thierry, tu me prends pour un con ou quoi ?“.

Et il avait commencé à déballer son histoire, à l’envers, celle du GAL, ces escadrons de la mort qui, sous commande du gouvernement socialiste espagnol, ont enlevé, torturé et tué ici, au Pays Basque nord, de 1983 à 1987.

Il mime la scène du quadruple assassinat de l’Hôtel Monbar, où quatre militants basques désignés comme membres possibles de l’ETA furent exécutés, “Bam Bam… Bam !”, un pistolet imaginaire au bout du bras, et il me donne la date approximative, que je vérifierai le lendemain, “fin octobre 1985“.

Le “on leur a tiré dessus” ne tient pas la route, les deux tireurs ayant été pourchassés puis arrêtés quelques minutes plus tard par l’intervention de deux habitants du quartier.

Mais ce “on” identifie celui à qui on n’apprend rien de cette action parmi les plus sanglantes des 37 attentats attribués à ces commandos de mercenaires.

Il évoque des actions à Hendaye, St Jean de Luz, sans suffisamment de précisions pour lever une zone d’ombre de cette histoire du Pays Basque dont les cicatrices n’ont pas été refermées par une justice en butte à “la raison d’Etat“.

La conversation bifurque, il évoque ses années de jeunesse et son entrée à la Légion Etrangère. Et sa rencontre avec Bob Denard, le mercenaire français, sur la tombe duquel il se rendra en 2007, “mais non, tu déconnes, je te dis qu’on l’a enterré dans le Médoc, pas là-haut en région parisienne !“.

Il garde un respect indéfectible pour “Oncle Bob“, ses départs vers l’Afrique depuis l’aéroport militaire de Villacoublay, “ah nous, avec nos chargements d’armes, on n’passait pas par Orly ! “, se marre-t-il.

Puis par la suite, il y aura une autre rencontre importante, et logique dans un tel parcours, celle de “coups de mains” filés à Marseille, avec Francis le Belge, conclue par “le bazar que ça a été pour nous dans les quartiers quand il s’est fait choper“, à la fin des années 70.

Pour se tenir à l’écart de la guerre des gangs dans le milieu, il s’exile donc sur Biarritz au début des années 80, il y vit toujours, “c’est là qu’on m’a contacté“, sans que je ne trouve le courage de lui demander “qui ?“, et donc, par la suite, il raccroche son histoire à celles d’autres mercenaires payés pour répandre du sang basque.

Et sa phrase sur son attitude quand il passe devant l’hôtel Monbar…

Et il enchaine…

En même temps, faudra pas qu’ils s’imaginent que je vais me laisser faire”, en montrant discrètement sous sa veste le canon strié d’un révolver, “un P38, et chez moi, j’ai toujours un 45 dans l’appart si ces salauds de Basques viennent me chercher“.

C’est dans mon regard troublé de crainte désormais qu’il sent qu’il est peut-être trop bavard, ce soir, et je le vois se lever, aller aux toilettes. Puis payer au patron, en liquide, la bouteille épuisée de notre table.

Puis sortir, juste un “au revoir” à peine amical, le regard plus tendu que durant notre petite heure de discussion, un changement d’attitude que le patron me permettra de comprendre après, “il m’a demandé si je te connaissais, et quel boulot tu faisais, je lui ai dit que je croyais que tu étais journaliste, mais que j’en étais pas sûr“.

Un habituel ?“, lui demandais-je, “non, il est déjà venu une fois, et il m’avait semblé tellement louche que j’avais relevé son nom sur sa carte bleue, attends je l’ai quelque part… Putain… Il est trop bizarre, ce gars, non ?” me demande-t-il.

La diffusion ce lundi 19 mars de l’enquête de Canal Plus sur le GAL m’a replongé dans cette histoire, et je t’ai cherché, Philippe H, dans les images de ceux qui avaient accepté de se présenter en images floutées pour raconter ces liens entre ces mercenaires et leurs commanditaires espagnols.

Je ne t’y ai pas vu, et je me suis dit une nouvelle fois que tu étais un mec passablement bavard, et sans doute rien d’autre qu’un fanfaron décérébré de la Légion, juste rendu dangereux par ta haine des Basques et par ta saleté de flingue sur toi.

Dans l’Etat français, des mercenaires mêlés à 13 attentats sont passés devant les tribunaux. Les autres dossiers, soit 24 de plus, ont été classés sans suite, faute de preuves et sans qu’aucune identification ou inculpation n’ait été prononcée“, se conclut le documentaire “GAL : des tueurs d’Etat”.

(photos du Monbar et de l’arrestation d’un membre du GAL : Daniel Velez)

Author: Ramuntxo Hicham

"Écriveur : personne qui aime écrire (vieux français, XVIIIè) - Familier : écrivain de deuxième catégorie" Sans chercher à trancher, choisir le temps libre ou le temps gagné comme autant de terrains de jeux d'écritures

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