Blog Ramuntxo Yallah

Un ressenti, ici, du côté de Bayonne, à partager tranquillement

MARK HOLLIS, UNE MAUVAISE HERBE SUBLIME [Regarde les Hommes Tomber #10]

Written By: Ramuntxo Yallah - oct• 07•12

Je voudrais bien vous faire écouter la musique de Mark Hollis, que vous situez peut-être comme le leader du groupe Talk Talk, que lui, par contre, vous n’avez plus envie d’écouter.

Dans ces concerts intimes sans autre spectateur que ma pomme, plongé dans des nuits sans sommeil régulier, Mark Hollis tient une place toute particulière, autant par son talent, qui n’est guère contestable, que par sa propre histoire. Celle d’un refus de dévier de sa route artistique, en prenant conscience qu’elle s’éloignerait de la voie du succès qu’il aurait pu ne jamais quitter.

Mark Hollis a passé une bonne dizaine d’années à poursuivre des études de psychologie à Londres tout en espérant ne jamais les rattraper, avant de prendre un virage serré et définitif, pour se consacrer à la musique. New Wave, bien entendu, les années 80 ne lui demandent pas autre chose.

Une première démo, qui impressionne un label de musique indie, puis l’ascension rapide de ce nouveau groupe, Talk Talk, dont le deuxième album apporte son premier tube planétaire, Such a shame, qui vous revient en tête à sa simple évocation.

On est en 1984, les albums sortent encore en vinyl, la moitié des compos sur une face, et le reste sur l’autre, et sur le clip que lui concocte EMI Records, Mark Hollis ne cache pas ses fous rires. Comme pour exprimer sa propre hilarité de voir un déluge de synthés et de boites à rythme constituer aussi facilement ce que les charts européens vont désigner comme de la “musique“.

EMI jubile, et en redemande encore. La firme musicale la plus puissante au monde à cette période attend de Mark Hollis un Such a Shame 2, et voit avec un peu d’inquiétude le compositeur balancer par les portes du studio d’enregistrement tous les synthés (et l’ingénieur du son).

Lui commence à trouver sa voix, plus pop, et Life’s What You Make It cartonne à son tour, guitares et piano classique lui laissant l’espace pour placer la tonalité recherchée.

Le label se méfie, mais il est trop tard. Mark Hollis n’en finit plus de jeter ce qui faisait son succès d’hier, et dans les couloirs du propriétaire des mythiques studios Abbey Road, on commence à évoquer un véritable suicide commercial.

Mark Hollis se rapproche aussi sûrement de ce son désir de musique qu’une flèche vers sa cible, ses envols musicaux prennent désormais plus de longueur, tout en épurant ses notes. Les 3 premiers titres, qui dépassent chacun les 7 minutes, affolent les techniciens, encore plus quand Mark Hollis refuse qu’ils soient pressés avec un blanc séparateur, quand il les a conçus comme un seul bloc.

Pas une radio ne suit, et il est temps de décrire ce 4ème album comme “un succès critique, plus que public“.

Les ventes stagnent, d’autant que Mark Hollis refuse les tournées que cherche à lui imposer EMI, les jugeant “inadaptées” à la sensibilité intime de l’album.

S’en suivent de longs mois d’affrontement entre le musicien et le label, qui se prépare à lui lancer un couteau dans le dos.

En 1990, et en pleine brouille artistique, EMI sort un Very Best Of des tubes de Talk Talk, auquel Mark Hollis ne peut se soustraire. La démonstration fonctionne (l’album cartonne avec plus d’un million d’exemplaires vendus), mais ne convainc pas l’artiste. Et c’est avec une clarinette et un violoncelle que Mark Hollis entre dans les studios pour le 5ème album à réaliser selon les termes du contrat; qui ne seront pas honorés.

Le face à face est brutal, et, pendant ce temps, EMI fait remixer les hits du groupe par des DJs londoniens.

La rage aux lèvres, Mark Hollis attaque alors le géant en justice, et obtient le retrait du disque, par ailleurs très mollement accueilli par la critique musicale, puis la destruction des galettes.

Mais le combat a laissé des traces, et la signature du groupe en 1991 avec un autre label, Verve Records, ne permet pas à la formation de donner le meilleur d’elle-même. Malgré la beauté d’un titre comme After the Flood, Laughing Stock sera le dernier album du groupe, et le signal vacillant de sa dislocation.

Mark Hollis entame une traversée du désert, ses anciens tubes sont régulièrement repris à la radio, mais il est fort à parier que l’artiste a détruit depuis bien longtemps son poste à la hache. Et que ses amis ne lui demandent plus s’il n’a pas le sentiment tout de même d’avoir massacré lui-même la poule aux œufs d’or.

Sept ans plus tard, en 1998, son nom refait pourtant surface, avec un album solo et éponyme, Mark Hollis, de toute beauté. De celle que possèdent certaines alchimies dont aucun élément n’a de sens sauf s’il est rattaché aux autres.

On y entend son soulagement ultime et serein d’avoir coupé avec toutes les coquetteries bruyantes de la pop, la clarinette, une trompette ou un harmonica constituant enfin les atomes indissociables et incontestables d’une pépite d’or brut comme taillée pour son piano.

Jamais la puissance de sa voix ne s’est aussi bien mariée avec ces silences qu’il exigeait, quand, à la même période, Depeche Mode incendie à nouveau les dancefloors avec son fatigant Barrel of a gun, bien plus techno-pop.

Ici, chaque personne qui l’écoute se sent comme invité dans une maison remplie de bruissements, d’imprécations délicates, à la beauté étrange.

On l’entend murmurer chaque parole dans un souffle, dont on perçoit qu’il est l’expression d’un homme parvenu à ce qu’il désirait, mais également au bout de sa route.

Mark Hollis déroule ses huit titres, au sein desquels A life a plus à voir avec la composition d’un Satie ou d’Arvo Part qu’avec les standards de l’époque. Geste ultime d’un artiste qui aura maintenu intacte sa conception de la création musicale, et qui aura demandé à descendre du train dans lequel il ne se sentait pas à l’aise.

Mark Hollis, depuis, a disparu. Pas l’homme, mais l’artiste.

Son nom est devenu le symbole d’un entêtement rattaché au mot de “non sens“, celui d’une démonstration aussi totalement absurde (pour EMI) que magistrale (pour nous), un incendie volontaire qu’aucun Canadair ne réussit jamais à contenir.

Premier et dernier album de Mark Hollis, comme une guerre menée en solo, affolant toutes les boussoles et pourtant consacré aujourd’hui comme l’une des plus belles pierres angulaires ce que nous aurons le plaisir de ré-écouter plus tard, et encore plus tard.

Aujourd’hui, tout juste sait-on que certaines contributions signées par des inconnus au bataillon l’étaient par ces pseudonymes dont il s’affuble pour reprendre très ponctuellement du service (chez UNCLE ou Dave Allinson). Mais sans jamais réapparaître au grand jour.

J’écoute son inimaginable Mark Hollis homonyme en boucle, je savoure son calme et ses résonances, et je ne peux jamais m’empêcher de penser que, parmi tant d’autres que la seule logique du rentable a broyé dans ce secteur, cet exemple suffit à me garder au contact avec le clavier, ou avec mon logiciel de montage, dans ces nuits où bien des aspects de ma vie présente me chuchotent de passer à autre chose, et de comprendre, avec Milan Kundera, que “la vie est ailleurs“.

Inside looking out dans le casque, mes doigts reprennent leurs places sur les touches de cet ordinateur auquel je n’ai jamais pensé à donner un nom de fidèle compagnon.

Une erreur, sans doute, mais sans conséquence dans notre histoire à tous les deux (il est bien le seul à pouvoir l’affirmer).

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15 Comments

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  3. Pascal dit :

    C’est drôle de partager un plaisir personnel! Cela fait maintenant près de 30 ans que j’écoute Mark Hollis, peu de personne le connaisse, (et c’est tant mieux), et nombreux sont les moments de ma vie que je dois à des situations que je mêlais à sa musique. J’ai coutume de dire, que sa musique touche au sublime… une recherche de la perfection. Entre musique contemporaine et jazz, je savoure chaque note et chaque silence…
    Merci Ramuntxo Yallah d’avoir décrit et écrit si justement sur ce génie.

  4. cheaters dit :

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    Bonsoir,
    Un artiste rare comme ont pu l’être des talents tels que Geoff Mann voir Mark Knopfler, David Gilmour, Nick Barret …
    De la grande musique, entre progressif, symphonique, intimiste, talentueux mais simpliste comme savait composer dans un autre registre un certain Mozart ….
    Une musique qui touche à l’âme des auditeurs.
    Musicalement,
    Jean Luc

  7. didier dit :

    Je crains pour ma part que la ligne artistique qu’il a obstinément (et pour notre plus grand plaisir) suivie, ne le mène tout droit au silence. Cela me semble l’aboutissement logique d’une démarche qui à travers ces cinq albums à fait évoluer sa musique vers toujours plus de minimalisme.
    J’espère me tromper, et de temps en temps, je recherche sur le net un petit signe de vie, c’est d’ailleurs comme cela que je suis arrivé sur votre blog, intéressant et bien écrit cela dit en migrant.

    • Yallah dit :

      Merci pour votre commentaire, Didier

      Plus d’infos culturelles (et plus régulières) sur le portail culturel Eklektika, dans lequel j’officie désormais…

  8. hubert dit :

    Comment dire? Comme Satie, Debussy, Bashung, Miles Davis; un artiste-compagnon de route, une affinité élective, un grand frère spirituel à l’âme composée des mêmes sensibilités, de la même pâte que la mienne et la vôtre; on se prend à rêver: et si, parmi tout ce brouhaha, il n’y avait que quelques autres artistes de sa trempe, tout serait différent; et la vie se rapprocherait, peut-être…

  9. boyinton dit :

    En réponse à YAEL BOLENDER

    Hé bien oui on regrette que cet artiste est disparu de la circulation mais quoi dire.
    Combien d’artistes des années 80 sont tombés dans l’oubli le plus total.
    Cependant une nouvelle vague est arrivé comme ressurgit du passé dans les années 2000.
    Les discothèques auraient’elles ressorties les vieux vinyls de leurs tiroirs pour rien ??
    La réponse non, car les tubes des années 80 n’ont jamais cessés d’être présent jusqu’a aujourd’hui pourquoi??
    Car ce sont les seuls à faire danser en soirée de part leurs tempo.
    Un certain PH fait encore danser la planète avec un seul titre et un album à sa carrière.
    Talk talk fait parti des années 80 à plus d’un titre dans nos mémoire de jeunes qui avions 20 ans à l’époque.
    Il n’est pas exclus de revoir MrMARK HOLLIS à l’occasion d’un schow télévisé mais voudra t’il y participer comme beaucoup pour se raccrocher à leurs heures de gloire??
    C’était une petite analyse sans prétention de ma part pour compléter votre message dont j’ai bien compris le motif.
    Espérons chacun de notre côté son retour.
    CORDIALEMENT
    PS:répondez moi svp

    • Yael Bolender dit :

      Je suis bien d’accord avec vous, mais je pense que si un jour Mark Hollis revenait, ce serait avec quelque chose de nouveau, et encore different. Du moins, je l’espere. Je pense que quand on a autant de talent, on est capable de se renouveler encore et encore. Je crois vraiment en cet artiste, il est hors du commun.

  10. Yael Bolender dit :

    Article joliment ecrit et qui retrace assez bien l’histoire.
    Ou etes vous Monsieur Mark Hollis? Quand on a autant de talent, on n’a pas le droit de nous laisser comme des idiots en train de pleurer sur ces six albums existants.
    Je confirme Spirit of Eden, Laughing Stock et le Mark Hollis album sont des pures merveilles.
    Nous ne pouvons pas vivre sans tant de beaute, et dans ce monde si horrible, nous avons besoin que Mark revienne pour nous montrer que tout n’est pas fait que de barbarie et de violence, mais qu’il y a aussi des choses merveilleuses comme celles-la que j’ecoute en boucle.
    Si quelqu’un le croise un jour, ne le lachez pas jusqu’a ce qu’il accepte de nous revenir. Moi, je vis un peu trop loin de Wimbledon pour pouvoir me charger de ce message, helas…

    • BLOND Annie dit :

      Je suis complètement d’accord avec vous ce musicien plein de talent avec une voix exceptionnelle m’a transportée j’étais folle de ce groupe et de ce leader jamais une musique m’a autant éclatée.Je tenais à le dire ce groupe était le meilleur.

  11. Stephane dit :

    Une voix à part … et un style de composition à part si joliment réussi. Merci d’avoir ouvert à nouveau ces souvenirs …

  12. tothems dit :

    merci…le faire re-découvrire…

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