Blog Ramuntxo Yallah

Un ressenti, ici, du côté de Bayonne, à partager tranquillement

LE SOUVENIR DE DILLINGER, ET UN VERRE PRIS PAR EDWARD HOPPER [Regarde les Hommes Tomber #12]

Written By: Ramuntxo Yallah - jan• 01•13

Johnny Torrio était sorti de la salle de cinéma les mains dans les poches, et sa compagne lui avait emboité le pas sans l’interrompre dans ses pensées, vers le Phillies, ce diner-café de la 7ème Avenue de Chicago, plutôt désert à cette heure-ci.

Dehors, ses hommes qui l’attendent savaient que ce n’est pas le genre de moments où il aime être dérangé.

En dehors du serveur qui les avait accueillis d’un mot de bienvenue un peu fatigué, seul était présent un homme d’une quarantaine d’années, absorbé par le ballet de son crayon à papier sur un croquis de ruelles.

Un simple regard avait suffi au caïd du South Side pour chasser sa méfiance instinctive, et il s’était installé, toujours silencieux, près du comptoir, qu’elle avait rejoint à son tour.

Son humeur un peu maussade ne tenait pas au film vu, ce Scarface d’Howards Hawks était plutôt bien ficelé, mais sans doute planait encore ce souvenir douloureux de John Dillinger, descendu trois ans plutôt par la police à la sortie lui aussi d’un cinéma, le Biograph Theater, pas bien loin de là.

Six balles dans le corps, et aucune arme dans sa main. La presse avait fait le boulot demandé, en défendant la thèse de la légitime défense des gars du FBI. Un peu moins de boulot pour les juges, et un peu plus pour les croque-morts, l’époque n’était pas à la complication, mais plutôt à l’éradication.

Torrio faisait presque figure de dinosaure dans le métier, ou de survivant, après qu’une rafale de mitraillette du Cinglé des quartiers nord de la ville lui ait fait entendre le bruit des os qui craquent juste avant l’explosion de sa rate. A partir de là, il avait pris la précaution de mal dormir, et de considérer qu’il ne courrait jamais plus rapidement qu’une balle.

Il était sans doute temps de raccrocher, ses affaires étaient gérées depuis longtemps par son lieutenant, cet Alfonso Caponi qui pouvait enlever 30 cm d’intestin à un gars sans quitter des yeux les tableaux de bookmakers.

Et le film vu ce soir l’avait plutôt conforté dans ce sens-là.

A presque 50 ans, Johnny avait un peu pris pour lui la réplique où le personnage principal avait grondé “un jour, tu trébucheras, et tu tomberas dans le caniveau, là où se soulagent les chiens, là où est ta place”.

L’amertume du café, la brûlure de sa cigarette, et le parfum trop fort de sa compagne qui fixait sans rien dire une petite boite d’allumettes, toute entière absorbée par la mélopée du I’ve Got You Under My Skin de Cole Porter, qui emplissait la pièce. Autant de choses qui dispensait de paroles inutiles.

A côté d’eux, le gribouilleur terminait son dessin, sans lever la tête depuis leurs arrivées.

Pas le genre à avoir une oreille plus grande que l’autre, et le gars donnait l’impression de vouloir noircir quelques sales nuits lui aussi. Sans pouvoir les recouvrir d’une tonne de terre, et les oublier à jamais.

Un luxe que Johnny Torrio n’avait pas non plus.

La confiance, la loyauté et l’obéissance à l’intérieur des gangs n’avaient pas plus de solidité que la jambe de bois d’une professionnelle du macadam.

Il avait réussi à ne pas se faire détester de ses hommes, sans pourtant trop bien les traiter. Leur donner ce dont ils ont besoin, sans leur permettre d’ouvrir trop souvent leurs gueules. Ou alors uniquement chez le dentiste, après qu’il ait remis les choses en place d’un coup de crosse dans les ratiches de celui qui venait de lui manquer de respect.

Mais le pays devenait trop dur pour des hommes comme lui.

Les nouveaux chiens n’étaient pas plus forts, pas plus grands que lui, mais ils sortaient dans la rue sans besoin de tuer, juste avec l’envie. Pour allonger une liste déjà fournie, fusils à la main, au point de rendre perplexes ceux dont le boulot consiste à trouver une explication aux bouts de cervelles retrouvées sur la plupart des restaurants chics au-delà de la 22ème rue.

Il était sans doute temps de considérer qu’il n’y avait pas qu’une bonne façon d’être mort, celle que tu choisis, mais des centaines de manières de mourir, parmi lesquelles on ne te laissera pas voter.

Plongé dans ses pensées, Johnny Torrio ne remarqua pas tout de suite le mouvement de tête du barman, intrigué par des phares qui venaient de s’allumer sur la voiture garée à quelques mètres du Phillies.

Le client dessinateur venait de ranger ses feuilles, cherchant sa monnaie dans son portefeuille et s’apprêtant à sortir.

Dans le silence de cette nuit d’été de 1937, Cole Porter terminait de chanter “Don’t you know little fool, you never can win/Use your mentality, wake up to reality”.

 

You can follow any responses to this entry through the RSS 2.0 feed. You can leave a response, or trackback from your own site.

5 Comments

  1. Rachele dit :

    Pretty! Thіѕ ɦаѕ bееn an incrediblky onderful article.
    Ꭲhank уοu fοr supplying thіs information.

    my ρage MMO (Rachele)

  2. brief.ga dit :

    Treatment for video game dependancy can come in many forms, including various kinds
    of therapy or 12-step programs.

  3. Games can be a great way to blow off steam after spending long hours
    staring at a textbook or re-writing notes. Now you can enjoy your games, kill
    enemies, save princesses and win races. For starters, the
    concept of “avatar” refers in the context of Hinduism, an
    earthly incarnation of agod, particularly Vishnu.

  4. Stanton dit :

    (a) Ideally, replenishments are made only once a month, since the fund has been set up
    based on a four-week projection. Grab all the fame at economical
    rate by sharing Wallis UK Promo Code. he might never even visit the issuer or digital gold platform that backs the vouchers.

    my blog post … hotels.com voucher codes –
    Stanton,

  5. Mehdi dit :

    C’est toujours les bons qui partent en premier

Répondre à Stanton Annuler la réponse.

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

*

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>