Blog Ramuntxo Yallah

Un ressenti, ici, du côté de Bayonne, à partager tranquillement

A FERTILADOUR, LA MORT DE GERARD PUYAU EN 2006 RESTE ENCORE IMPUNIE (ET CELA DOIT CESSER)

Written By: Ramuntxo Yallah - fév• 27•12

Le matin du lundi 9 octobre 2006, Gérard Puyau prit ce qui allait être son dernier café, chez lui avec sa femme, entre mauvaise humeur et inquiétude. « J’n’ai pas envie d’y aller. Cette taule, c’est un coup à y rester, à pas revenir », se souvient-elle encore.

Fertiladour, l’usine pourrie du Port de Bayonne, aux entrailles gangrénées par sa contamination radioactive, et lourde de l’histoire tragique de ses hommes vidés de leurs forces, dans une poussière dantesque qui les a peu à peu étouffés.

Fertiladour a aussi derrière elle le bruit de corps tombés pour ne plus se relever, recouvert des mêmes réflexes de négation et de dissimulation que le groupe Roullier a mis en oeuvre dans cette usine de malheurs.

Sur le site boucalais, lui avait été confiée par son employeur, la MAC du Boucau, une prestation d’intervention de mécanique à l’intérieur des bâtiments du groupe Roullier, aidé en cela par Fabrice T, jeune intérimaire de 29 ans.

Des travaux en hauteur, à six mètres de haut, sur des passerelles rouillées et bouffées autant par l’air marin que par la potasse, attaquées au cœur.

Une première échelle, puis une passerelle en caillebotis métalliques, puis une nouvelle échelle, une nouvelle passerelle, et une intervention sur un tapis roulant.

Gérard Puyau connaissait l’endroit, pour y avoir déjà bossé, et le retrouver n’était pas une bonne nouvelle.

Toute la matinée, ils étaient intervenus sur les structures, restant attentifs à tout bruit inquiétant de torsion ou de grincement, sur ces passerelles recouvertes d’une vingtaine de centimètres d’épaisseur d’engrais broyés, masquant de fait l’état de délabrement des structures portantes.

C’est vers 14h30 que la ferraille sous leurs pieds céda dans un grand bruit. Et tout était tombé.

Les passerelles sur lesquelles étaient les deux hommes, mais également toutes les structures de fixations de l’ensemble.

Dans un dernier fracas, deux corps qui chutent.

Moins d’un an avant son départ en retraite, Gérard Puyau ne devait plus se relever.

Fabrice, lui, est envoyé en urgence à l’hôpital de Bayonne, dont il ressortira paralysé à vie.

Suivra un procès au civil, en même temps qu’une enquête de police, et l’ouverture d’une commission rogatoire au pénal, qui, 5 ans après les faits, n’est ni close ni poursuivie.

En mai 2011, la première procédure livrera un ultime verdict insupportable pour la famille des victimes, avec la mise hors de cause de l’industriel.

Après une première condamnation au civil fin 2009, la direction de Fertiladour gagnera en effet en appel, en faisant valoir que, en tant que commanditaire des travaux, et non employeur des deux hommes, il ne pouvait être poursuivi pour une “faute inexcusable de l’employeur”.

Et la vétusté criante des passerelles, constatée par les services de police sur place au moment de l’accident, ne sera pas retenue pour pointer du doigt la responsabilité de l’industriel.

Seule la petite entreprise de chaudronnerie se voit contrainte de verser les indemnités financières fixées par la justice : elle annoncera son intention de se pourvoir en cassation, mais finira par lâcher la partie.

Aujourd’hui, la colère et la rage se lisent toujours dans les yeux de ceux qui ne parviennent pas à faire le deuil d’un homme aimé, “envoyé au casse-pipes” comme le résume son ancien collègue de travail, Christian Dicharry.

Sur sollicitation du Comité de soutien des Victimes de Fertiladour (www.fetidadour.com), il a accepté de décrire face à une caméra cette “usine pourrie”, et son sentiment que le principal fautif ne doit pas échapper à ses responsabilités, qu’il ne doit pas pouvoir continuer de nier “le piège” tendu à ces hommes, dans le silence d’une justice peu désireuse de s’intéresser à ce drame.

Il ne méritait pas ça…“, souffle-t-il la voix nouée de sanglots, “on va travailler pour gagner notre vie, et on la met en danger par rapport à un manquement de sécurité… Cela ne vaut pas la mort d’un homme…“.

Cinq ans après les faits, le Comité de Soutien aux Victimes de Fertiladour demande à la justice de statuer sur la commission rogatoire, et d’ouvrir la procédure pénale promise aux familles des victimes ; demande également au Tribunal de Bayonne de se saisir pleinement de ce cas d’homicide, en interdisant par ailleurs la destruction programmée à court terme des bâtiments de l’usine Fertiladour.

Ci-après, le témoignage vidéo de Christian Dicharry permet de fixer l’histoire d’une exploitation industrielle soucieuse de ses seuls intérêts de production, aux dépens des conditions de sécurité dues à ses ouvriers, ou aux intervenants sur le site.

En fin d’article, des conclusions sont tirées sur l’intervention de la direction de Fertiladour pour dissimuler grossièrement un homicide par négligence, à partir de la falsification de documents internes remis aux enquêteurs de la police judiciaire de Bayonne.

A la justice d’en tirer toutes les conséquences nécessaires.

TÉMOIGNAGE DE CHRISTIAN DICHARRY

 

LES ÉLÉMENTS PERMETTANT DE CONDUIRE A UN HOMICIDE PAR NEGLIGENCE

Faut-il croire les affirmations de Henri Capdepuy, Directeur de Fertiladour, quand il déclare que ce sont les questions des policiers qui lui ont “appris que la passerelle présentait un risque sur une certaine partie” ?

A l’écouter, si, en tant que directeur, il n’a pas été alerté sur l’état de la passerelle, c’est que les personnes en charge de la sécurité “n’ont pas jugé que l’installation présentait un risque” (déposition du 11 octobre 2006).

Des propos en contradiction avec les constatations des policiers venus sur place au moment du drame, qui notent “des aspects visibles de corrosion qu’ils ne pouvaient ignorer au regard du métal, rongé, dentelé et en lambeaux“, précise le brigadier de police dans son rapport initial.

En contradiction également avec l’avis de l’inspecteur du travail qui, dans son rapport du 30 octobre 2006, estime que “il ne fait aucun doute que, tant le chef de la MAC que de la société Interfertil (Fertiladour), avaient conscience, ou auraient du avoir conscience d’un danger“.

L’examen du registre de sécurité de la société Fertiladour permet de douter de l’absence d’avertissements sur la zone effondrée.

“F” POUR FAIT, OU “F” COMME FAUX ?

Le 10 octobre 2006, soit le lendemain du drame, une série d’éléments défectueux ou à remplacer sont notés dans ce registre interne de sécurité, remis à la police le 9 janvier 2007 (soit trois mois après les faits) avec, pour chacun d’eux, une cote chiffrée permettant de situer avec précision l’endroit concerné.

Alors que, habituellement, chaque annotation est complétée dans une case par la date à laquelle ont été levées les réserves, ces éléments concernés par la chute mortelle sont suivis de la lettre “F” comme seule précision, voulant ainsi signifier que la réparation aurait été faite.

Au 10 octobre donc, sont donc notés des caillebotis et des rambardes à remplacer, cotés N°504, N°314, N°614, N°303, 304 et 305, ceux-là même retrouvés au sol.

Ces cotes-là, on les retrouve aussi sur les 12 mois précédents dans les pages du registre de sécurité, avec des annotations comme “croisillons HS”, “plaque métal HS”, “escalier en mauvais état + caillebotis”.

Près d’une quinzaine de cotes, relevées le lendemain du drame, figuraient donc bien depuis longtemps dans les observations des responsables de sécurité du site, ce qui contredit l’affirmation du Directeur sur “l’absence de remarques” concernant Fertiladour.

Et, en face, systématiquement, dans la case “Date des travaux réalisés”, la simple lettre “F”.

Sans aucune autre justification, et sans demande de vérification par les enquêteurs de police des factures de réparations, ou d’achats de pièces de remplacements.

“F”.

Le même “F”, 12 mois durant. Avec la même forme de tracé, c’est à dire de la même main. Et avec le même stylo. Et positionné à l’identique dans toutes les cases où ce “F” apparait. 12 mois durant ?

Nul est besoin d’être un expert en graphologie pour deviner que ce “F” a été fait en quelques minutes sur toutes les cases blanches du registre de sécurité, à l’endroit où auraient pu apparaitre des manquements dans l’entretien des caillebotis qu’allait emprunter Gérard Puyau.

La dangerosité de la zone était donc parfaitement connue de l’industriel, qui déclarait pourtant le 11 octobre 2006 lors de son interrogatoire que “si un risque avait été évalué, des dispositions auraient été prises immédiatement“.

 

 

You can follow any responses to this entry through the RSS 2.0 feed. You can leave a response, or trackback from your own site.

9 Comments

  1. P38 Becm dit :

    Aw, this was an extremely nice post. Finding the time and actual
    effort to produce a very good article… but what can I say… I
    put things off a whole lot and don’t sesm tto get anything done.

    Here iis my site P38 Becm

  2. [...] C’est dans cette deuxième catégorie qu’il faut ranger la famille Puyau ainsi que le malheureux Fabrice Troupel qui, le 9 avril 2006, entendit le dernier souffle de son collègue Gérard Puyau. [...]

  3. [...] 9 octobre 2006, Gérard Puyau quitte son domicile pour aller faire une intervention  de réparation mécanique à l’usine [...]

  4. [...] de nous, la famille de Gérard Puyau attend toujours que la mort de cet homme fasse l’objet ne serait-ce que d’une première rencontre avec un(e) juge [...]

  5. Audrey dit :

    Je suis arrivée sur ton site via celui de Murielle. C’est un article et un témoignage très émouvant. Bon courage à ceux qui luttent pour rendre justice aux victimes de fertiladour!

  6. [...] Pour ajouter au scandale de l’affaire Fertiladour, il faut lire cet article écrit par un journaliste local qui connaît bien le sujet pour suivre depuis longtemps l’affaire: ou comment Fertiladour devrait aussi être jugé pour homicide par négligence. [...]

  7. hans dit :

    NO JUSTICE, NO PEACE! Rien à rajouter…

  8. BOTELLA Michel dit :

    Ancien camarade de Gérard, dans la nouvelle section technique des Cours Complémentaires de Tarnos (futur CET et Lycée pro actuel) qui se situait dans les anciens ateliers bois et fer du Centre d’apprentissage des ex-Forges de l’Adour, dans les années 1963/1966, qui nous a amené au 1er CAP Mécanique Générale, j’apporte tout mon soutien moral aux démarches entreprises par sa famille, ses amis et le Comité des victimes de Fertiladour.
    Nous avions avec Gérard une habitude à la sortie des classes, de démarrer ensemble, lui avec sa Peugeot BB et moi avec ma Paloma Flash pour exercer le bruit harmonieux des pots d’échappement de nos 49,9 cm3. J’ai toujours apprécié de pouvoir partager son sourire complice. C’était un garçon plutôt réservé mais imprégné d’une gentillesse permanente qui ne pouvait pas laisser insensible. Je pleure Gérard depuis sa mort parce que je sais ce qu’est perdre sa vie à la gagner, dans ma famille.
    Michel Botella

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

*

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>