UN MORCEAU DE SUEDE, ET CETTE FEMME, LA [Regarde les Hommes Tomber #19]

Ce dimanche matin avait commencé par du soleil, puis par la fête populaire de la Korrika à Bayonne. Plus de 10.000 personnes, ont établi les organisateurs, quand la ville s’était animée d’ikurriñas et de chants basques, dans une ambiance enfin printanière.

Retour sur l’ordi dans l’après-midi, puis nouvelles déambulations, avant de se faire saisir par le sentiment de ne pas être complètement dans le rythme, comme le sentiment d’être un touriste sur une journée comme cela.

Rien de grave, j’en parlerai à mon psy quand je serai grand, mais cela se règle facilement, habituellement, pour ma part.

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CET HOMME ASSIS, MON PERE [Regarde les Hommes Tomber #18]

Je me souviens ne pas avoir versé la moindre larme à la mort de mon père.

Aussi brutale fut-elle…

Je pris ma place dans la lignée de ces étrangers insensibles que décrivit Camus. Moi qui, depuis très jeune, ne l’appelait plus “papa” ou “aita”.

De cet homme qui levait les poings devant la chair de sa chair et baissait les yeux devant celle que l’état civil désignait comme ma mère, il me reste quelques images, rares, parce que capables de m’émouvoir. Un instant, un instant seulement…

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“JE NE SAIS PAS” [Regarde les Hommes Tomber #17]

Il pensait bien qu’elle serait là, qu’elle guetterait son arrivée dans l’immeuble, et sa demande ne l’avait pas surpris.

Il la regarda, elle qui portait sa solitude comme le poids de trop désormais, elle qui ne comprendrait comment quelqu’un comme lui, avec une solitude comparable, pourrait ne pas la prendre dans ses bras aujourd’hui. Pour ce dernier jour.

Mais il garda ses mains dans ses poches, et marmonna un “Je ne sais pas…” comme seuls mots, avant de passer devant elle, et de reprendre sa marche vers les étages supérieurs.

L’information avait secoué tout le monde (l’expression sonnait enfin juste), et avait généré une modification radicale des rapports humains qu’il n’avait pas forcément envie de partager.

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ROMPRE LA GLACE [Regarde les hommes tomber #16]

Il rentre dans le restaurant, une femme élégante à son bras. Sourit aux tenanciers, qu’il semble connaitre de longue date, et obtient une table un peu à l’écart, dans cet établissement où le premier service du soir a convaincu une douzaine de personnes que leurs frigos ne seraient pas assez séduisants pour les écarter de cette idée formulée un peu plus tôt dans la journée : aller manger “dehors”.

Ce “dehors” est pluvieux, sans être suffisamment abondant pour être parvenu à détremper leurs habits de quadras visiblement installés socialement, ni leurs mines réjouies par ces retrouvailles maintes fois repoussées.

Un apéritif, un plat unique, on verra pour le dessert.

Une demie-bouteille de vin recommandé par le patron, elle ne boit pas beaucoup, et lui modère sa consommation.

La discussion semble agréable, elle sourit à ses boutades, et lui écoute avec attention ces souvenirs relatés qui ne sont pas les siens.

A coté d’eux, un homme mange seul, un livre devant lui, feuilleté entre les plats.

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BJÖRK, SANS ABANDONNER LE SOUFFLE A LA PESANTEUR [Regarde les Hommes Tomber #15]

Le titre “Broken” de Bjork pourrait se contenter d’être lumineux…

Co-écrit avec le guitariste flamenco Raimundo Amador en 1997, cette vibrante tectonique entre la poésie islandaise et le duende du Sud ne figure sur aucun album de la chanteuse (à l’exception d’un obscur import japonais). Et elle ne l’a pas interprétée à l’envi sur les scènes dont elle fut l’invitée dans le monde entier.

Elle le répète, et on n’y ferait presque pas attention tant la puissance de son cri est un souffle impressionnant, “my heart is so broken”.

Et il faudrait se rappeler. On ne chante pas “my heart is so broken” sans laisser des gouttes de sang sur des touches de piano, ou sur les cordes d’une guitare. Pas “impunément”.

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CES BATARDS SANS DIEU [Regarde les Hommes Tomber #14]

Bien sûr, il y a ce film d’Audiard de 1994, avec l’un des derniers grands rôles de Jean Yanne, qui m’a donné envie de nommer ainsi cette rubrique.

Mais il y a plus que cela, si tant est que, me concernant, soit écartée toute tendance morbide, du genre qui vous fait guetter les 12 coups de minuit du 31 décembre avec une lame de rasoir dans la main comme tout bon gothique qui se respecte (jusqu’au lendemain seulement, et les quolibets qui s’en suivent).

Dans cette série de portraits, sous cette rubrique, sont liés des individus (pour l’instant essentiellement masculins, mais Bjork ouvrira une nouvelle voie rapidement sur ce blog) tous portés par le sentiment de ne pas avoir totalement trouvé une place confortable dans une société qui en avait pourtant dessiné clairement les contours. Et les portes d’entrées.

Chacun d’entre eux les a perçus.

Certains, sans baisser la tête, ont pris le parti de s’en écarter. Et d’autres les ont vus se refermer sèchement.

Jusqu’à l’incompréhension. Jusqu’à la solitude.

Jusqu’à se sentir des bâtards sans légitimité.

Mais pas au-delà de ses propres certitudes que la vie peut passer par des conséquences à affronter, face auxquelles il n’est pas envisageable de déclarer forfait. Ni de demander pitié pour soi.

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L’HOMME A LA TETE DE CHOUX DE MONOPRIX [Regarde les Hommes Tomber #13]

Il ne doit pas être bien vieux, le monde de la pub et de la comm n’aime pas les vieux…

Dans son bureau, il s’est attaqué à ce qu’on lui a demandé, c’est à dire à ce qui lui sera échangé contre l’argent dont il a besoin.

Trouver des slogans pour les produits de la chaine Monoprix. Faire oublier les conditions dans lesquels ils ont été produits, ou négociés.

Devant lui, des sachets de viandes, des boites de conserves, de pâtes, ou des bricks divers et variés.

La consigne qui lui avait été donnée avait été rapide, mais explicite : “Tu as carte blanche. mais il faut que ce soit drôle”.

Il avait entendu : “Tu es l’homme de la situation”

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LE SOUVENIR DE DILLINGER, ET UN VERRE PRIS PAR EDWARD HOPPER [Regarde les Hommes Tomber #12]

Johnny Torrio était sorti de la salle de cinéma les mains dans les poches, et sa compagne lui avait emboité le pas sans l’interrompre dans ses pensées, vers le Phillies, ce diner-café de la 7ème Avenue de Chicago, plutôt désert à cette heure-ci.

Dehors, ses hommes qui l’attendent savaient que ce n’est pas le genre de moments où il aime être dérangé.

En dehors du serveur qui les avait accueillis d’un mot de bienvenue un peu fatigué, seul était présent un homme d’une quarantaine d’années, absorbé par le ballet de son crayon à papier sur un croquis de ruelles.

Un simple regard avait suffi au caïd du South Side pour chasser sa méfiance instinctive, et il s’était installé, toujours silencieux, près du comptoir, qu’elle avait rejoint à son tour.

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