ANNA POLITKOVSKAIA N’A PAS VOTE POUTINE [Les Cahiers Russes, Ed. Futuropolis]

Dimanche dernier, Anna Politkovskaïa n’a pas participé au vote qui a officiellement ré-installé Vladimir Poutine sur son trône de Russie.

La journaliste la plus célèbre de ce pays-continent ne vote plus que depuis que, le 7 octobre 2006, deux balles de pistolet Makarov IZH lui ont silencieusement transpercé la tête, dans l’ascenseur de chez elle, au 8 de la rue Lesnaïa Oulitsa, à Moscou.

Dans les colonnes de Novaïa Gazeta, cette plume acérée était le poison connu de la conscience noire du Président, dont elle en extirpait en apnée les cauchemars du conflit tchétchène, les atrocités de l’armée russe mais également les désastres psychologiques des bourreaux conditionnés, laissant sans repos les autorités actuelles de la république caucasienne.

Avant elle, et puis, également, après elle, des journalistes russes et autres militants des droits de l’homme ont trouvé la mort de façon violente, la justice russe se contentant de sourire à pleines dents à ceux qui ne sont pas dupes.

Dans le cas d’Anna, deux années d’investigations ont autorisé le procureur général de Russie, Iouri Tchaïka, à déclarer que son assassinat serait “lié à ses activités professionnelles“, avant de déclarer l’affaire “élucidée” avec l’arrestation de 10 suspects parmi lesquels ne figure aucun commanditaire particulier.

Anastasia Babourova, stagiaire de Novaïa Gazeta, et Stanislav Makerlov, ami d’Anna et avocat du journal, travaillaient tous deux sur des dossiers difficiles, dangereux, désespérés, quand des tueurs les ont pris pour cibles le 19 janvier 2009, les abandonnant quelques minutes plus tard dans une nouvelle mare de sang.

Quelques jours après la “larme furtive” de Poutine à l’issue de sa ré-élection dès le 1er tour des élections 2012, prendre en main “Les Cahiers de Russie” (Édition Futuropolis) sorti en janvier dernier permet de reprendre contact, douloureusement, avec l’ampleur de la dictature sans contestation suffisante mise en place par ce chantre du supranationalisme russe.

Construit sous la forme d’un impressionnant roman graphique, ce récit-témoignage sous-titré “la guerre oubliée du Caucase” revient sur la mort d’Anna Politkovskaïa, condamnée par “le destin oppressant offert par la Grande Mère Russie à ceux qui s’occupent des droits de l’homme, à ceux qui n’acceptent pas les vérités pré-fabriquées“, comme l’écrit l’auteur Igort.

Il décrit non seulement les convictions mais également l’obsession d’Anna, qui l’amenait à décrire les massacres de l’élimination d’un peuple en se débarrassant de la distance généralement adoptée par un journaliste, pour plonger en tant qu’être humain dans ces cris de douleurs, sans fleurs déposées aux pieds de victimes moins considérées que des chiens abattus.

A un général russe qui, après l’avoir intimidée, violentée et isolée dans un camp en Tchétchénie, cherchera à sonder son âme jamais épuisée, Anna n’aura qu’une seule réponse à lui opposer : “Qu’est-ce que vous pouvez comprendre de la vie ? Vous avez déjà lu une seule ligne de Tolstoï, de Dostoïevski ?“.

La réalisation graphique remarquable de Didier Gonord peut donc laisser voir cet affrontement entre des faits qu’aucun Tribunal International ne jugea jamais et la chute des hommes de toutes ces valeurs qui construisent l’enjeu d’une démocratie, d’une civilisation, d’une humanité.

“Les Cahiers Russes” mettent le feu à toutes les affiches souriantes de Poutine, jetant comme une bouteille à la mer l’espoir que ces récits résisteront à l’oubli, même s’ils ont capitulé devant l’horreur.

Ni statue ni icône, ce n’est plus nécessaire, et tellement dérisoire : Anna Politkovskaïa et ce livre bouleversant montrent l’ampleur de nos chemins à parcourir, dans notre perception du monde, dans notre construction de nos citoyennetés, avant de se donner le droit de jubiler d’une petite victoire personnelle passée inaperçue.

Dimanche dernier, le parti de Vladimir Poutine a officialisé les résultats du scrutin présidentiel en Tchétchénie : il y a réalisé un score de 99,7%.

“Les Cahiers Russes”, un récit-témoignage d’Igor, Editions Futuropolis, soutenu par Amnesty International.

Citation extraite de “La Russie selon Poutine”, Editions Buchet Chastel, 2004.

Il est impossible de rester sans réagir tandis qu’un long hiver de glace s’installe sur la Russie. Nous voulons continuer d’être libres. Nous voulons que nos enfants et nos petits-enfants naissent libres. C’est pourquoi nous espérons un prochain dégeln mais pouvons-nous changer seuls le climat de la Russie? Il est illusoire et absurde d’attendre encore que ce dégel vienne du Kremlin, comme ce fut le cas sous Gorbatchev. Il est tout aussi illusoire d’attendre que l’Occident nous tende la main. C’est à peine s’il réagit à la politique antiterroriste de Poutine. Du reste, la Russie telle qu’elle est aujourd’hui est parfaitement à son goût. Tant qu’il l’approvisionne en vodka, en caviar, en gaz et en pétrole, le marché russe, tout exotique qu’il est, fonctionne en tout point comme l’Occident le veut. L’Europe et le reste du monde sont parfaitement satisfaits de la manière dont les choses se passent sur un sous-continent qui représent un sixième des terres émergées de la planète“…

Anna Politkovskaïa

Author: Ramuntxo Hicham

"Écriveur : personne qui aime écrire (vieux français, XVIIIè) - Familier : écrivain de deuxième catégorie" Sans chercher à trancher, choisir le temps libre ou le temps gagné comme autant de terrains de jeux d'écritures

4 thoughts on “ANNA POLITKOVSKAIA N’A PAS VOTE POUTINE [Les Cahiers Russes, Ed. Futuropolis]”

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  3. A noter dans la même “veine”, les cahiers ukrainiens d’Igor. Même style de dessins et de textes sur la famine de 1932 et les méthodes d’épuration staliniennes. Passionnant et effrayant.

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