20 EUROS LA PIPE, ET LES LARMES DE KUNDERA

La place Venceslas à Prague est l’alma mater de toute l’oeuvre de l’écrivain Milan Kundera, et, en partage, de tous ses lecteurs fascinés.

Qu’elle soit le théâtre de la Révolution du Printemps, photographiée sans relâche par la Teresa de L’insoutenable légèreté de l’être, ou qu’elle soit le lieu de rendez-vous des “risibles amours“, en particulier ceux de Jaromil, dans La vie est ailleurs

Pour tous ceux dont une partie de la vie fut marquée par ces livres, elle est également et à jamais ce lieu où un jeune étudiant de 21 ans, Jan Palach, s’immola par le feu en 1969 pour soustraire son corps à l’Histoire écrite par les Russes dans son pays.

En 1999, dix ans après la victoire de l’élan porté par Vaclav Havel, j’ai eu la chance de m’y rendre, avec, dans le coeur, ce bouleversement provoqué par le choc entre les souvenirs magnifiés et la réalité qui peut t’y attendre.

Dans le taxi de l’aéroport qui m’amenait vers le centre ville, le chauffeur sifflotait sur une chanson de France Gall, bientôt suivie dans son poste par un titre usé d’Higelin.

Europa 2, very good radio !“, m’expliqua-t-il, avant d’admettre l’absence de radios tchèques sur sa bande FM, quand je n’avais pas encore réussi à “entendre” ce pays depuis mon arrivée.

Zigzagant entre de grands édifices portant les signalétiques de Carrefour, IBM et autres multinationales venues coloniser le souffle de liberté d’un peuple, il m’arrêta devant un restaurant, à l’endroit où je pus lire “Parking réservé aux seuls clients du restaurant“.

En français dans le texte, et sans aucune autre traduction présente (ni anglais, ni tchèque). Comme la 1ère marque visible de la colonisation du pays.

Quelques pas me permirent ensuite de rejoindre la place Venceslas, où, j’en étais sûr, viendraient m’accueillir Havel, Kundera, Palach, Teresa et Tomas, Jaromil et sa mère…

Les bras ouverts, et un sourire entendu au coin des yeux…

 

Mais c’est un imposant restaurant McDonald qui fut mon premier choc visuel.

 

Avec, autour de cette place gangrénée, des filles des rues surveillées du coin de l’oeil par des sombres loulous roumains, sous l’indifférence maussade des policiers en patrouille.

 

La disparition patente de ce “pays natal” fut confirmée quelques jours plus tard, au sein d’une accueillante librairie, dans la Vieille Ville, près du Château.

Il m’y fut impossible de repartir avec un livre de Kundera en tchèque, dans sa langue d’origine, quand les seules éditions vendues de quelques trésors de littérature ne l’étaient qu’en anglais, en français, en allemand, et en russe.

Pas un seul livre en tchèque dans cette boutique, et le regard étonné, puis lassé, du vendeur devant mon obstination à en acheter un, à ramener comme une relique sacrée.

La nuit déroula ensuite son commerce parallèle, avec ce vieux monsieur en survêtement venu m’expliquer que sa fille était “good, good, 500 Czk, good, good !“.

Sans doute était-ce par détresse que j’en fis mon confident, celui d’un voyageur qui perdait peu à peu toutes ses illusions face aux rêves détruits d’un pays, passé en 10 ans des chars russes aux bulldozers capitalistes et mafieux.

Il m’a souri, malgré sa soixantaine marquée, et sa fatigue de ne comprendre ni mon anglais ni l’intérêt de cette discussion.

My wife too, good, very good… 300 Czk !”, avant de s’éloigner de mauvaise humeur, et de me laisser encore plus désemparé.

Quelques années auparavant, Milan Kundera avait décrit “les deux larmes du kitsch“.

La première, versée devant la beauté de l’humanité.

Et la deuxième, amère, versée devant les méfaits du totalitarisme, et “l’essentiellement inacceptable“.

Sur le site www.prague-guide.co.uk, une page indique encore aujourd’hui qu’un rapport sexuel avec une prostituée à Prague se négocie aux alentours de 40 euros l’heure, et une fellation aux alentours de 20 euros.

Et rajoute : “cela peut être moins, certaines prostituées acceptant une fellation contre de la nourriture ou de la drogue“.

 

 

 

 

Author: Ramuntxo Hicham

"Écriveur : personne qui aime écrire (vieux français, XVIIIè) - Familier : écrivain de deuxième catégorie" Sans chercher à trancher, choisir le temps libre ou le temps gagné comme autant de terrains de jeux d'écritures

3 thoughts on “20 EUROS LA PIPE, ET LES LARMES DE KUNDERA”

  1. Prague découverte l’été 1992 m’a également laissé un souvenir doux-amer. Sous les bâches des échafaudages émergeaient les 1er MacDo, une horde d’etudiants touristes s’abreuvaient à la Budweiser qui devait coûter 0,20 € à l’époque. Je te laisse calculer la conversion pour la pipe…
    C’est en Moravie, à Brno que j’ai pu sentir et écouter ce pays, dans une famille qui malgré tout s’accrochait au mince espoir du changement qui se profilait. Puis la découverte de Bratislava fière de son Danube et de la Slovaquie ; ville qui se devoilait le soir dans ses bars où l’excellent vin blanc donnait l’inspiration au frémissement artistique et à une certaine idée de la liberté, enfin.

    1. Oui, je n’y suis sans doute pas resté assez longtemps, mais se percevait tout de même une incroyable vitalité de la jeunesse tchèque. Parmi les vestes noires des militaires russes ivres venus terroriser tout ce qu’il pouvait dans les bars, les boites…
      On y vendait des shapkas pas cher. Et d’autres symboles soviétiques qui, une fois portés sur soi, différenciaient les touristes des habitants de Prague, qui regardaient ces abrutis bruyants mimer l’Armée Rouge.
      Faudrait y retourner, maintenant qu’on est “grands”…

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