Tandis que la FNSEA annonçait une manifestation sous la Tour Eiffel ce jour-là, une petite visite sur les lieux pouvait donner la vision d’une toute autre lutte sociale.

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samedi 15 novembre 2008

L'appel de la forêt

Matin blafard du 13 novembre dans la capitale parisienne, toute juste illuminé par cette annonce sur France-Info : « Ce matin, des moutons sous la Tour Eiffel, à l’appel de la FNSEA, afin de protester contre les difficultés rencontrées par les éleveurs ovins et caprins ». Confrontée à la hausse des matières premières conjuguée à la baisse du prix de vente des viandes et du lait, le secteur vit effectivement des heures sombres.
Des tensions perceptibles en Pays Basque également, où le syndicat ELB alerte depuis de longs mois sur la précarité des exploitants vis à vis de leurs échéances financières. Dans ce cas-ci, cette initiative de la FNSEA allait-elle reprendre ces discours sans précautions excissives de langage vis à vis des pouvoirs publics ? Allait-on également assister à ce genre d’actions radicales menées contre des préfectures en région ou dans les rangs de supermarchés que le syndicat majoritaire de l’agroalimentaire a pris l’habitude de « condamner, tout en les comprenant ? ». Petite visite sur place, pas n’importe laquelle puisqu’elle est l’une des plus fréquentées au monde.

UN HOMMAGE A PANURGE
A cette heure déjà avancée de la matinée, le soleil a dû rester bloqué dans l’un des innombrables bouchons du périphérique, mais le célèbre ouvrage monumental de Gustave Eiffel a déjà attiré un nombre considérable de personnes confrontées à cette éternelle et impossible quadrature du cercle : réussir à avoir la totalité de l’édifice sur la photo sans ratatiner la jeune femme souriante au 1er plan.
Sous les jupes métalliques de cette beauté centenaire se remarque donc facilement un regroupement important, sur l’herbe, parqué entre des barrières métalliques. Le moindre mouvement du chef de file fait instantanément avancer le reste de l’ensemble d’un bon pas : un déplacement bien connu qui donna à Panurge une réelle notoriété. Mais ici, un coup d’oeil, même rapide, permet de compter deux pattes à chaque membre de ce troupeau, contredisant pour l’instant l’information donnée quant à la présence de bestioles bouclées caractérisées par 4 pattes. Première évidence :  il n’y a pas plus de moutons (animaux) sous la Tour Eiffel que de discussions sur les OGM au Salon de la Ferme en Ville en juin dernier à Bayonne, et rien ne semble être en mesure de contester ces faits.

 

 

 

 

 

 

 

L'ARBRE QUI CACHE LA FORET
C’est à ce moment-là que le son d’un cor retentit puis un autre, puis des cris d’oiseaux qui semblent y répondre : un concert totalement inattendu, ayant plus à voir avec un instant solennel de  gravité qu’un risque de crépuscule de l’humanité. Un brin de lucidité permet donc de percevoir sur chacun d’entre eux ce sigle de l’ONF, Office National des Forêts, venus massivement de toutes la France, agents des collectivités territoriales, garde-chasses, et autres garants de la biodiversité de nos fôrets, et soumis conme bien d’autres au spectre de la réduction des moyens humains, et du non-remplacement de ceux qui partent à la retraite.
« Pour tous les gens ici, on a toujours considéré que la forêt dont on avait la charge, on s’en occupait comme si c’était notre forêt à nous, qu’on devait s’en occuper comme un paysan prend soin de sa terre, comme un éleveur de ses bêtes », confie un des gars renconcontrés. « Alors, leurs économies d’échelle, ci, avec Fillon, on sent bien ce que cela signifie : on se sert le Grenelle de l’environnement comme d’un arbre qui cache la fôret. En 1993, la tempête a foutu par terre un nombre abominable d’hectares de foret : on a bien essayé de faire replanter des arbres, mais combien de secteurs sont partis à la spéculation immobilière, ils étaient trop contents. ».

EN VERT ET CONTRE TOUS
Alors que pointe logiquement une vaguelette de frustration, le son d’un mégaphone facilement identifiable, permet de reprendre espoir, d’autant plus qu’à une centaine de mètres à peine de l’esplanade de la Tour Eiffel, s’est concentrée une forte présence humaine cherchant à se singulariser des touristes par des drapeaux rouges portant sigle de la CGT.
Dans un mouvement continu qui ne laisse plus aucun doute au hasard, convergent donc des hommes et des femmes monoformes, en ce sens que leurs habits, tous identiques, semblent insulter la créativité des talents de la haute couture française (en pleine capitale !) : tous vêtus de tenues portées habituellement et sans élégance par les chasseurs, un très grand nombre d’entre eux se permet visiblement de remettre au goût du jour ce képi ovale à visière plate et rigide, immortalisée par Louis de Funes dans une série télévisée tropézienne que chaque été nous re-ressert.
Un sentiment diffus de crainte commence à parcourir quelques terminaisons nerveuses à l’idée que ces êtres sont peut-être (et sans doute) sanguinaires, qu’ils ont tué puis mangé tous les moutons qui devaient être visibles ce matin, et qu’ils n’ont peut-être pas l’intention d’en rester là. Effectivement, sur ce champ de Mars, progressent à grands coups de coudes et de gorges déployées ces lurrons joyeux mais verdâtres, dont certains sont armés d’un cubis de rouge à la main gauche et d’un saucisson à la main droite.
Une indiscible terreur ne devrait pas tarder à gagner la capitale, cela ne semble plus qu’une question de minutes, et c’est dommage après tous ces efforts pour retrouver un rang honorable dans le football ou dans le système capitaliste mondial. Lorsque le porte-parole vocifère « Ne lâchons pas la pression ! », le spectacle de ces hommes forts qui lèvent des canettes de bière au-dessus de leurs têtes rappellent à certains insconscients à quel point ne pas connaitre l’Histoire de France (et ces hordes populaires assoiffées de vengeance contre les femmes adultères après la Seconde Guerre Mondiale) et donc être sous la menace de devoir la revivre  peut s’avérer une erreur fatale.

 

 

 

 

 

Réunis à plusieurs milliers à l’écart des touristes, ces agents verts avaient planté des arbres en carton sur le terrain accordé pour la manifestation, avant, silencieusement, de tous les couper, donnant le spectacle de ce que serait l’avenir s’ils ne trouvaient pas dans l’opinion un réconfort et un soutien.
Las, deux photographes seulement étaient présents, et un journaliste de l’AFP, disposé visiblement à recueillir leur plainte très digne. Peu de chances que ce combat puisse trouver une place considérable dans notre quotidien déjà bien surchargé : dans le taxi du retour, le bulletin de France Infos invariablement, s’ouvrait sur la même information des « moutons sous la Tour Eiffel aujourd’hui », là où les pancartes « Forêt en danger » semblait ne pas rencontrer le moindre écho.