La Table du Soir vient de terminer sa saison,
avec près de 8.000 repas servis cette année encore
 
samedi 5 avril 2008
LE POINT SUR LA TABLE

La retrouver au troquet près de la rédaction du Journal ; mettre à profit les quelques minutes de retard pour la repérer. Elle lève les yeux, sourit, elle s’appelle Christiane St-Paul, mais précise tout de suite : « Je suis officiellement Présidente mais je préfèrerai que l’on aborde la Table du Soir comme une équipe ».

Depuis quinze ans, les mots d’ordre de cette association bayonnaise n’ont guère changé : « si tu as faim, tu viens ». Comme d’autres avant elle qui avaient commencé par servir une soupe et un café du côté de la Citadelle, une soixantaine de bénévoles sert de novembre à mars un repas chaud à tous ceux qui en ont besoin. Sans discriminations ni autre règle que celle du respect qui, ici, est la seule monnaie d’échange acceptée.
Matières premières données trois fois par semaine par la Banque Alimentaire, et ensuite direction retour aux domiciles de ceux qui, à tour de rôle, préparent la soupe ou le plat chaud. « On fait la cuisine comme pour nous, et après, on l’amène à l’Algeco pour 18h30 ».

Sauf que leurs invités (terme revendiqué pour désigner leurs visiteurs du soir) s’y retrouvent de plus en plus nombreux : de soixante à quatre-vingt en moyenne cette année. Rendant visible au fil des ans cette galère qui gagne du terrain, notamment chez les sédentarisés, chez les retraités qui essaient de survivre avec 610 euros par mois à deux ; ces expressions du genre « ça va ? » qu’il faut apprendre à utiliser sans maladresse ; l’attente de la maraude de la Croix Rouge d’Anglet et du minibus d’Emmaüs qui permettront à une trentaine d’entre eux de passer la nuit au chaud.

Et c’est encore pour leurs invités qu’ils s’inquiètent de devoir les servir sur des bancs, une assiette sur les genoux puisqu’ils n’ont ni tables ni chaises, ou lorsque le vent glacial et la pluie s’engouffrent dans cet boite en fer blanc prêté par la municipalité.

Un lien entre les hôtes et leurs invités, mais également un lien entre bénévoles qui donne un sens à nos existences où l’individualisme pousse comme le chiendent, saleté qu’ils arrachent avec les moyens du bord tout en sachant que ça repoussera l’année prochaine.

« On n’y a pas encore réfléchi, on vient juste de terminer notre action pour cette année, mais on aura de toute façon un rendez-vous avec le Maire et une écoute toujours attentive ». Elle doit repenser à cette implication qui les relie, les mains sur les faitouts, la confection au jour le jour de ces plats qui, parfois, peuvent arriver un poil trop cuits, occasionnant des remarques amusées. « On l’entend souvent, chez vous on mange bien, on est bien accueillis ».

Ils se sont certainement vus dépassé, quelques fois, mais y ont concentré toute leur énergie, même s’ils se posent aussi la question de leur propre avenir. « Ce qui serait extraordinaire, c’est que nous n’ayons plus besoin d’être présents, lorsque la précarité aurait suffisamment reculé, que la pression financière sur les logements aurait également cessé … même si je pense que l’année prochaine, nous y serons encore … ».

Les questions budgétaires au niveau d’une commune ne nourrissent aucune envie de radicaliser leur position.

« C’est cet hiver que nous avons vraiment constaté la précarité de notre structure », tente Christiane sur un ton qui se voudrait convaincant. « C’est une éternelle question… On ne se la pose plus quand on a les gens devant nous… On continue mais ça ne veut pas dire qu'on ne se la pose pas… ». Refus d’être prise en flagrant délit de plainte, alors que, oui, nous savons tous que c’est bien pire pour tant d’autres…

Oui, on sait tous, ça, mais a-t-elle entendu parler de cette promesse municipale d’une cuisine centralisée à Bayonne qui permettrait la confection de repas pour les écoles, les CCAS ? Pourquoi ne servirait-elle pas également cinq mois par an pour préparer le soir ces repas nécessaires ? Même à raison d’un repas facturé trois euros, la somme nécessaire ne représenterait pas trente mille euros par an à mobiliser pour répondre à cette demande sociale qu’ils endossent.

Christiane St-Paul cherche ses mots, elle peine à croire qu’elle va devoir m’expliquer combien la Table du Soir tresse un lien social autrement plus concret qu’une seule prestation de service.

Ils ne tapent pas du poing sur la table et entendent sans vraiment écouter ces aides financières à des structures de penas ou de supporters qui n’ont pas une telle utilité publique. « De toute façon, on ne peut pas aller voir des responsables politiques en leur disant de se débrouiller… même si on a conscience que notre action peut empiéter sur la nécessité d’une structure plus pérenne ». La Table du soir a grandement participé à la résolution d’urgences sociales ou encore à la réflexion sur la nécessité d’un hôtel social (qui sera construit à Biarritz via la CABAB). Combien d’invités, venus des routes ou des maisons aux alentours seraient présents chaque soir si Bayonne prenait en charge une proposition généreuse identique mais sous forme de régie publique ? Deux cents chaque jour, plus encore ? Ta Table du Soir reprendra son activité bénaoles l'an prochain : leurs invités et las pouvoirs publics sont soulagés...