Pascal Andiazabal a trouvé le temps d’une discussion sur sa perception de notre société, au milieu de ses journées très remplies, entre le temps passé sur Internet, son travail auprès de commissions locales,   ses sorties en montagne, un bouquin à terminer, et tout le courrier que, même aveugle, il n’a pas l’intention de négliger.

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samedi 25 octobre 2008

Point de vue moderne

« Le temps où l’aveugle restait sur une chaise dans un coin de la cuisine, devant la fenêtre, ça, c’est heureusement fini. Aujourd’hui, même si on reste les mal-chaussés de son évolution, on est plus souvent au contact de la société, depuis l’école jusque dans la rue», affirme Pascal en souriant.
Début janvier, il va prendre le relais du travail de soutien aux non-voyants et mal voyants mené par Louis Thouvard pendant des années, au sein de l’association Valentin Haüy. Cet homme infatigable n’avait eu de cesse de permettre à ses adhérents de sortir en montagne faire du ski, de les amener au cinéma pour des séances particulières, de casser l’isolement des uns et changer le regard des autres.
Pascal Andiazabal, qui sera nommé Président de l’AVH au début de l’année prochaine, a un objectif supplémentaire en vue : favoriser une « sortie du tunnel » par tous les moyens que la technologie moderne permet.

UN TRAVAIL DE RECONNAISSANCE
Dans la grande pièce d’accueil de l’association AVH à Bayonne, de multiples étagères remplies de cassettes audio entourent quelques tables de réunion : on y retrouve les « livres à écouter » (de Laurent Gaudé aux grandes encyclopédies historiques). « On les garde encore, mais bon, tout ça est désormais sur CD ou DVD, ça prend moins de place », explique Pascal. « L’ordinateur est totalement intégré à notre gestion du quotidien. On apprend par cœur les touches du clavier, les icônes sur le bureau, et après, avec un logiciel de reconnaissance vocale, on se débrouille aussi bien qu’avec une souris ».
Dans la pièce est rangé un scanner, équipé d’une sortie casque : « on scanne les lettres que l’on reçoit, ou bien les journaux. Un logiciel spécifique, JAWS, assure ensuite la traduction sonore. Mais ces voix synthétiques, c’est affreux ! Alors, on peut rajouter un module personnalisé de voix : moi, j’ai choisi Virginie, parce qu’elle est vraiment agréable à écouter », confie-t-il avec ce grand sourire qui accompagne chacune de ses phrases.
Le logiciel, indispensable, coûte une petite fortune, près de 3.000 euros, un investissement que l’association met à disposition de ses adhérents.

 

 

 

 

 

 

 

 

« On accède comme tout le monde à l’information sur Internet, y’a plein d’astuces. Par exemple, en faisant « Ins+F7 », je limite les messages de pub, je récupère les liens utiles et les grands titres des pages, que j’écoute grâce à Virginie. On ne voit pas les photos ou les vidéos, on est juste capable de savoir si l’écran est allumé ou éteint. Mais, via la messagerie, j’ai de nouveau une correspondance avec mes amis, ma famille. Après avoir passé 23 ans sans pouvoir lire ni écrire, c’est fantastique ! ».
Une expérience originale lui avait été proposée : « Pour le prix d’un exemplaire papier, Sud Ouest mettait en ligne une version optimisée de tous les articles. Mais bon, on est comme tout le monde : on le lit pour la rubrique « nécro », elle manquait alors je n’ai pas donné suite », et sourires.
S’il n’est pas devant l’ordinateur, Pascal écoute la radio, et il ne faudrait pas le déranger pendant un match de rugby : « on reste fidèle aux journalistes radio parce qu’ils commentent l’action là où les journalistes télé commentent l’image, c'est-à-dire répètent ce que vous voyez. Même pour vous, cette voix ne doit pas avoir beaucoup d’intérêt ». Le reste de l’information, oui, effectivement, il « regarde », les débats télévisés surtout, et les mêmes bégaiements médiatiques lui arrivent : « On n’entend parler que de lui, tout le temps et partout. Evidemment, je ne sais pas à quoi il ressemble, mais j’ai mon idée. Il est petit ! », s’esclaffe-t-il.

 

« Comme tout un chacun, on  doit se débrouiller avec nos pensions d’invalidité, à peine supérieure à 600 euros par mois, pour s’acheter un ordinateur. Après, on a droit à des aides, depuis 2005 et la loi sur l’égalité des chances, pour imaginer acquérir ce logiciel. Mais bon… Tôt ou tard, il sera proposé par quelqu’un en logiciel libre, ça sera plus facile ».

Le catalogue des produits adaptés aux non-voyants est posé sur une table : canne blanche télescopique à 50 euros, une corde à sauter à 15 euros, un enfile-aiguille à 3 euros, un sépare-œuf à 5 euros ou une bonne vieille machine à écrire en braille Perkins à 850 euros. Mais y figurent également de nouveaux produits : une balance de cuisine parlante à 100 euros, des Post-It sonores à 30 euros, des clés USB et des logiciels également. « A partir de l’ordinateur, je peux aller télécharger un livre, mes chants basques, des articles de presse, des documents de travail. Je mets ça sur la clé USB, et après, je le transfère sur mon boîtier Milestone », en désignant ce qui ressemble à une petite télécommande.
Pascal a perdu la vue une journée douloureuse de 1982 et a passé 23 ans dans ce « tunnel » où l’amour des siens ne suffisait pas toujours à lui faire oublier son retrait forcé du monde. Il y a trois ans, il s’est mis à l’ordinateur. Une révélation.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

NE RIEN PERDRE DE VUE
Ce nouveau rapport au monde l’enchante, notre homme le porte sur lui, comme ces vêtements décontractés mais élégants qu’il porte sur lui : « Je sais que je porte un habit sombre en haut, et un pantalon plus clair. Je ne vois que les contrastes, ou certaines ombres à contre-jour. Mais il parait que j’ai de jolis yeux, non ? », se marre-t-il encore.
Pascal a la tentation d’appuyer sur son boîtier pour entendre l’heure parlante, il n’a pas que ça à faire : il intervient sur de très nombreux dossiers locaux, et même nationaux, pour forcer le respect des lois sur l’égalité des chances, vérifier que les nouveaux bâtiments publics respectent ces nouvelles normes (« malgré ces lois, Biarritz n’a fait aucun effort depuis 2005 »).
Il a encore un tas de mails à traiter, des chants basques à apprendre pour sa chorale, les dossiers d’AVH à assimiler, des solutions à imaginer pour que les jeunes non-voyants se rapprochent des cours d’informatique mis en place. Pascal Andiazabal est un homme pressé, imptaient de rattraper 23 ans de sa vie au fond de la nuit, mû par l’envie de rendre l’affection qu’on lui a prodiguée pendant toutes ces années de galère.
Son chien d’accompagnement, à ses côtés, semble s’être plutôt bien habitué à cette agitation de tous les instants, nourrie des promesses du futur : éclatant et radieux, son maître a trouvé sa voie.